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« Ce fut un accident ?

— Un accident de chasse, oui. Des plus tragiques. »

De la large fenêtre de la pièce, Huy avait vue sur une galerie à colonnade et, au-delà, sur le soleil trônant dans un ciel bleu dur. En bas, le Fleuve coulait entre ses rives brunâtres, occupées de ce côté-ci par l’enchevêtrement de maisons misérables qui formaient le quartier où il vivait.

Les deux jours écoulés depuis que le groupe de chasse avait rapporté en secret le corps du roi avaient été fertiles en événements, bien qu’aucune annonce publique n’eût été faite par les crieurs de rue. Dès le début de cet entretien, on avait bien fait comprendre à Huy que c’était un privilège de recevoir une telle information. Mais la cité se répandait déjà en rumeurs, et l’atmosphère se chargeait d’une tension indéfinissable que Huy avait même remarquée dans le quartier du port, où les gens se souciaient peu de Pharaon.

Il tâchait de se remettre du choc. Il observa Ay, debout près de la fenêtre. Avec l’âge, le corégent avait pris du ventre, mais son front intelligent et son profil d’oiseau avaient à peine changé. Des rides étaient apparues, la naissance des cheveux avait reculé ; mais ceux-ci étaient teints d’une nuance foncée, et Huy n’aurait eu aucune difficulté à identifier l’homme qu’il avait connu, de loin, à la cité de l’Horizon.

« Quand la nouvelle sera-t-elle divulguée ? demanda-t-il.

— Bientôt, nécessairement. Tu sais que l’on commence à craindre quelque chose. Ni le roi ni la reine n’ont été vus en public, et tout le monde trouve le fait étrange, surtout après l’annonce de la grossesse de Sa Majesté. »

Ay s’exprimait avec une raideur compassée qui, supposa Huy, était devenue une habitude après des années d’exercice politique.

« Pourquoi l’annonce en a-t-elle été retardée ?

— Horemheb en a décidé ainsi, expliqua Ay, secouant la tête. Bien entendu, il invoque des motifs de sécurité. Mais si la mort du roi était simplement un accident tragique, quelle raison y aurait-il de garder le secret ? »

La roue avait tourné, songeait Huy, tentant de reconstituer par déduction les éléments délibérément omis par son interlocuteur. Autrefois, à la cité de l’Horizon, Huy avait été scribe à la section juridique de la cour d’Akhenaton, et avait eu affaire de temps à autre à des collègues attachés au bureau de Ay. Après la chute d’Akhenaton et la ruine de sa cité, il avait imaginé que Ay avait péri ou bien avait trouvé refuge dans un proche pays ami – le Mitanni ou la Babylonie, peut-être –, et qu’il finirait ses jours en exil volontaire. Mais avant même que la cour eût regagné la capitale du Sud, il l’avait vu, aux côtés de Horemheb, escorter le jeune Toutankhamon lors du rite de l’Ouverture de la Bouche de son prédécesseur. Cet homme-là était visiblement de ceux qui s’entendent à survivre.

Huy était revenu à la capitale du Sud peu après et, la pratique de son métier lui étant interdite en raison de sa fidélité au pharaon déchu, il avait entrepris, un peu par hasard, de résoudre le genre d’enquêtes que les gens ne souhaitaient pas soumettre aux Mézai. Ses rapports avec les notables de la cité quelques années plus tôt semblaient enfin porter leurs fruits. Voilà qu’il avait été convoqué secrètement devant Ay, sur la recommandation de son ancien employeur, Ipouky, qui avait également réussi à réchapper sans mal à la chute d’Akhenaton.

Et voilà qu’on lui demandait d’élucider une mystérieuse affaire. Du moins la conversation semblait-elle s’orienter dans cette voie. Rapidement, il passa en revue les faits que Ay lui avait relatés.

Deux jours plus tôt, Néhésy et le groupe de chasse qui avait accompagné le souverain dans le désert s’en étaient retournés avec son char et son attelage, ainsi que les dépouilles du roi et de son conducteur. Devinant la clameur publique que susciterait son entrée dans la cité, et redoutant le sort qui l’attendait, lui qui portait la responsabilité de l’expédition, Néhésy avait fait en sorte de revenir à la nuit tombée. Il était alors allé trouver directement Horemheb, pour lui faire part de ce qui était arrivé.

« Et ensuite ? » demanda Huy au vieillard.

Tous deux étaient assis près d’une table basse où l’on avait placé du vin et des dattes, geste d’hospitalité avant tout symbolique. Le sujet qui les préoccupait était trop grave pour être débattu en mangeant et en buvant. Ay esquissa un haussement d’épaules.

« Toutes les informations que je puis te donner sont celles que je tiens de Horemheb, garde toujours cela à l’esprit. Bien entendu, force lui fut de partager immédiatement la nouvelle avec moi. Je venais de me retirer pour lire quand son messager vint me chercher.

— Où se trouvaient les corps ?

— Nous les fîmes porter au palais. Le conducteur de char fut couché dans ses appartements et le roi installé dans la salle d’audience. La première mesure consista à appeler les médecins puis à prévenir la reine. »

Huy changea de position sur son siège, à la pensée que l’isolement de la reine ne servait pas seulement les intérêts de Horemheb, mais aussi ceux de Ay. Celui-ci n’avait pas de fils ; et Huy, non sans finesse, avait idée que son ambition ne se bornerait pas à voir sa fille Nézemmout devenir reine, et que si Horemheb venait de perdre un fils, Ay avait lui-même perdu un petit-fils. Nézemmout pouvait concevoir d’autres enfants. Ay pouvait prendre une épouse plus jeune et tenter d’engendrer lui-même des héritiers. Ni Horemheb ni lui ne voudrait courir le risque de voir Ankhsenamon donner le jour à un enfant mâle.

« Comment est la reine ? s’enquit-il.

— Folle de douleur.

— Que va-t-elle devenir ?

— Que pourrait-il lui arriver ? répliqua Ay d’un air surpris. Elle restera au palais. Elle porte peut-être le futur pharaon. Les dieux pourraient même décréter, si une fille venait à naître, qu’elle régnerait sur la Terre Noire avec tous les pouvoirs d’un pharaon. Cela s’est déjà vu.

— Et entre-temps ?

— La question se pose encore. Nous devons implorer les dieux de nous guider. J’imagine une nouvelle régence – mesure toute provisoire, pour la stabilité du pays. Contrairement à Sémenkhkarê, le roi est mort sans laisser de proche parent à qui la couronne pourrait revenir, hormis l’enfant en gestation dans la matrice de la reine.

— Quelles sont les circonstances de l’accident ?

— Cela, je l’ignore. Mais j’ai vu les blessures. Elles sont effroyables. Le conducteur a presque été coupé en deux par une des roues.

— Et le roi ?

— Il a sans doute été projeté quand le char s’est renversé, et sa tête aura heurté un rocher.

— Telles sont les conclusions des médecins ?

— Oui. Elles s’imposaient d’elles-mêmes. D’ailleurs, il n’y a aucun motif, vraiment, de soupçonner autre chose qu’un accident, quoique la raison pour laquelle le pharaon chassait seul avec son conducteur demeure un mystère. Rien ne porte à croire que la faute en incombe aux autres membres du groupe, aussi leur a-t-on épargné la mort. »

Ay se servit du vin et but à petites gorgées rapides. Huy remarqua sa lèvre inférieure, humide et molle. L’ancien scribe se plongea dans ses réflexions, puis déclara d’un ton solennel :

« Quelle tragédie pour la famille du roi, et pour le pays !

— Certes, approuva Ay. Et la reine reste seule. »

Huy attendit en silence de voir ce qui allait suivre ; mais apparemment le vieil homme lui laissait le soin de prendre l’initiative.

« Qu’attends-tu de moi ?

— En dépit de toutes les preuves, répondit Ay se penchant en avant, je ne crois pas à l’hypothèse d’un accident. L’enjeu est trop important, la coïncidence trop surprenante. Je veux que tu découvres ce qui s’est réellement passé. Je peux te fournir des fonds, je peux te donner des noms, mais je ne peux t’aider davantage. Comprends-tu ?

— Oui.

— Le feras-tu ?

— Ce sera difficile.

— Je me suis laissé dire que la difficulté n’était pas pour te décourager.

— Donne-moi le temps d’élaborer un plan, ensuite je te ferai mon rapport. »

Ay agita une main dolente.

« Je ne souhaite pas connaître tes plans, et tes contacts avec moi doivent rester secrets. Je t’enverrai un émissaire quand je considérerai la chose sans danger. Sois dans tous tes actes aussi discret que possible. Je t’ai choisi parce que j’ai confiance en Ipouky, et parce que, en dépit de ta valeur évidente, tu es peu connu dans la cité.

— Quel but poursuis-tu ?

— Si tu acceptes cette tâche, je deviens ton employeur. Mon but ne te concerne pas. Mais en homme intelligent que tu es, tu tireras tes propres conclusions. Sois assuré que je récompenserai la loyauté, Huy. Tout aussi sûrement que je châtierai la trahison.

— Il me faudra avoir accès au quartier palatial.

— J’arrangerai cela. Mais tu ne peux porter ma livrée. Rien ne doit suggérer de lien entre toi et moi. Je ferai en sorte que tu sois attaché au palais comme assistant d’un prêtre. On fait préparer le Livre des Morts que le roi emportera dans la tombe.

— Que vais-je faire ? Je ne puis travailler en qualité de scribe.

— Je le sais, Huy. Tu n’auras probablement rien à faire du tout. Bien des gens au palais sont dans cette situation ! L’essentiel est que l’insigne de ta fonction te permette de franchir la garde.

— Il faudra que je parle au veneur. Il faudra que je voie le char, que je visite le lieu de l’accident.

— Tout cela me paraît clair. Quant à la façon dont tu t’y prendras, c’est ton affaire. »

 

Les jours suivants filèrent au rythme des manifestations publiques, mettant Huy dans l’impossibilité de faire davantage que d’ébaucher des plans et d’assimiler les données dont il disposait. De toute évidence, il allait s’aventurer dans des eaux plus profondes que jamais ; et il ne se fiait pas plus à celui qui le payait qu’à quiconque ayant pu être impliqué dans la mort du roi. S’il ne s’agissait pas d’un accident… Rien n’indiquait encore qu’il en fût autrement, et peut-être seul l’esprit tortueux de Ay voyait-il un complot là où il n’y en avait pas.

À l’annonce de la mort, des messagers à cheval – plus rapides que les navires du Fleuve – furent dépêchés les uns vers le Delta, les autres vers Méroé, afin de répandre la nouvelle du nord au sud. La cité se prépara à la période initiale de deuil, longue de soixante-dix jours, durant laquelle les embaumeurs apprêteraient le corps pour le tombeau. De nombreuses équipes supplémentaires d’ouvriers furent exemptées de l’inactivité imposée par le deuil et envoyées dans la Vallée pour accélérer les travaux dans la sépulture du roi. Ceux-ci n’ayant débuté qu’après son avènement, neuf ans plus tôt, l’hypogée ne serait pas prêt à accueillir convenablement le souverain, mais devrait remplir au mieux sa fonction. D’aucuns jugeaient indécente la célérité avec laquelle l’ouvrage était exécuté, mais les ordres émanant du palais lui-même, personne ne pouvait les critiquer ouvertement.

Huy trouvait cette précipitation intéressante. Apparemment, Toutankhamon ne jouirait guère de la dignité normalement associée avec les obsèques d’un monarque. Venus de toutes les régions du pays, les offrandes et les meubles funéraires étaient rassemblés en hâte par le contremaître des tombeaux royaux. Ils seraient exposés aux regards du public pendant un mois avant d’être envoyés dans la chambre mortuaire. Huy alla les voir, et s’affligea de leur médiocrité. Certains des objets d’apparat avaient été raflés sans vergogne dans le tombeau de Sémenkhkarê, et quoique la finesse de l’exécution, les sculptures et le volume de métal précieux et de joyaux fussent dignes d’un roi, Huy qui, enfant, avait contemplé la grande mise au tombeau de Nebmaâtré Aménophis[11] fut peiné en voyant avec quelle désinvolture on traitait le jeune pharaon. Il était certain que si sa veuve en avait eu le pouvoir, elle aurait fait en sorte d’empêcher tant de mesquinerie.

Pauvrement vêtu, Huy passa le Fleuve sur un des bacs noirs et rendit visite aux bâtisseurs des tombeaux. La plupart d’entre eux, couverts de sueur et de poussière, étaient trop occupés pour bavarder, mais il reconnut un contremaître dont il avait fait la connaissance autrefois[12], et qui se souvenait de lui.

« Salut à toi, dit l’homme en le dévisageant. Cela fait des années… Elles n’ont pas l’air de t’avoir été douces.

— Je m’en sors tant bien que mal.

— Et plutôt mal que bien, à en juger par ta mise. Viens te désaltérer. »

Ils s’abritèrent sous un auvent formé par une vieille bâche tendue sur des pieux de bois, et le contremaître brisa les sceaux d’argile de deux jarres de bière noire qu’il tenait au frais dans une bassine d’eau. Ils burent en silence, contemplant, au bas de la vallée aride, le cours paresseux du Fleuve. La saison s’avançait. Peut-être toute cette précipitation était-elle due en partie à la nécessité d’inhumer le roi avant la crue. Déjà, à peine perceptibles, flottaient les premières traces du sable rouge annonciateur.

« Comment progressent les travaux ?

— À la va-vite. Mais pour l’essentiel les tunnels étaient déjà percés, il ne restait donc plus qu’à appliquer le plâtre et les couleurs. Une grande partie des dessins étaient esquissés, si bien que ça n’aura pas trop mauvaise allure quand nous aurons fini.

— On peut voir ?

— Tu t’intéresses de près à l’étude de ces choses, on dirait ! dit le contremaître en riant. Tu peux voir l’antichambre. Au-delà, le tracé est secret. »

Huy accepta, finit sa bière et pénétra dans le tombeau. À l’intérieur il faisait frais, mais les hommes qui travaillaient à la lumière de lampes à huile luisaient de sueur. Il remarqua une fresque encore humide, les contours à peine délimités, le peintre se préparant à la mise en couleurs. Elle représentait une large assemblée. Ay, dépeint comme il se plaisait à l’être sous les traits d’un homme jeune et vigoureux, vêtu d’une tenue digne d’un roi, accomplissait le rite de l’Ouverture de la Bouche sur Toutankhamon.

L’œuvre témoignait d’un respect irréprochable. Mais Huy jugea troublant que Ay, sur les ordres duquel elle était sans doute exécutée, se fût arrogé l’honneur qui devait échoir au successeur de Pharaon.

« Sais-tu quand cette peinture a été commandée ? demanda-t-il au peintre, un homme grassouillet aux seins pendants et aux yeux prudents.

L’artiste jeta un bref regard sur lui.

« À la mort du roi », répondit-il à mi-voix, avant de reporter toute son attention sur sa besogne.

Huy reprit pensivement le chemin de la cité, et fut heureux de retrouver la fraîcheur et la solitude de sa petite maison. Il ôta son déguisement d’ouvrier et se baigna, s’interrogeant sur le sens de la fresque. Horemheb n’était nulle part représenté dans le tombeau ; mais cela pouvait s’expliquer par le fait que le général venait de se marier dans la famille royale, et, sûr de son pouvoir, préférait peut-être garder ses distances. Toutefois, Ay faisait valoir son droit de préemption avec un zèle excessif et vulgaire. Espérait-il ainsi gagner la faveur du ka du pharaon ? Certes, les présents funéraires les plus somptueux venaient de lui. Si Horemheb et Ay s’étaient engagés dans la course au trône, Ay y avait le droit le plus fort ; mais son pouvoir était moindre. Quant à la reine, elle se trouvait prise entre deux feux.

Plus Huy pensait à elle, plus il était inquiet. Si elle n’était pas protégée efficacement, elle risquait d’être retranchée du monde des vivants sans laisser de trace. Il était peu probable que sa tante intercéderait en sa faveur, et pour Ay, son grand-père, le lien familial était trop lâche pour peser dans la balance face à son ambition. Il était son allié potentiel, mais c’était un maigre réconfort car s’il montait sur le trône, il se montrerait sans doute peu clément envers la mère de l’héritier légitime.

 

Durant son premier jour au palais, Huy se fit discret et se contenta d’observer. À son arrivée, il avait découvert qu’il n’était attaché à aucun prêtre particulier de la maison, mais le mouvement et l’activité étaient tels que personne ne le remarqua ni ne se soucia de lui. Un garde se montra soupçonneux en le voyant s’attarder dans une cour intérieure plus longtemps que nécessaire, mais fut immédiatement rassuré par l’insigne que lui présenta l’ancien scribe. Le garde était jeune, et Huy se demanda non sans malice si c’était l’insigne qui avait opéré cet effet, ou le fait qu’il était arboré par un gaillard de trente-sept ans aussi musclé qu’un batelier. Ce n’était pas la première fois qu’il trouvait à se louer de son apparence peu engageante et dure, qui ne s’accordait ni avec sa profession ni avec sa nature.

Le palais lui-même était un dédale compliqué de salles et d’édifices communicants, et la journée était déjà bien avancée quand Huy parvint à trouver le corps de logis occupé par les piqueurs. En rôdant, il avait remarqué une lourde garde postée devant la salle d’audience où gisait le roi défunt, entouré de linges humides remplacés toutes les heures, dans l’attente du moment – tout proche – où il serait emporté à travers le palais jusqu’au bâtiment étroit, ouvert à ses extrémités, qui abritait les embaumeurs royaux. Là commencerait la préparation à l’éternité, aboutissant, soixante-dix jours plus tard, à une momie desséchée et bandelettée, dormant dans trois sarcophages de cèdre et d’or.

Le quartier des piqueurs était situé près des écuries, au bord du Fleuve, du côté occidental de l’enceinte et donc à quelque distance des édifices royaux. Les animaux vivaient dans un grand abri en cèdre. Au-delà s’étendait un enclos pour les chevaux, dont quelques-uns s’agitèrent avec inquiétude à son passage. Sept bâtiments de petite taille étaient disposés en croissant derrière l’enclos, celui du centre étant le plus grand. Escortés par deux gardes du palais, quatre hommes chargeaient un corps enveloppé d’un linceul sur un char à bœufs long et étroit, qui attendait près du bâtiment le plus au nord. Huy les vit déposer doucement le corps au fond du char et le recouvrir de rameaux de palmier. Un des hommes claqua la langue et les bœufs avancèrent pesamment vers la route du nord-est, dans la direction d’où Huy était venu.

Il était en nage et avait les pieds endoloris, car il s’était égaré deux fois. Deux autres hommes étaient en vue, des garçons d’écurie à en juger par leur allure. L’un s’approcha de lui, l’air curieux. Huy présenta l’insigne de sa fonction.

« Je cherche Néhésy, dit-il.

— Qui le demande ?

— Moi. Je viens du palais. C’est au sujet des chiens du roi.

— Oui ?

— Leur présence sera requise dans la procession.

— Ça sera pas avant deux mois.

— Tu ne comprends pas, répliqua Huy avec hauteur. Tout doit être planifié longtemps à l’avance et non bâclé à la dernière minute. À qui crois-tu donc parler, rustre ?

— Néhésy est avec les bêtes, dit l’homme, grattant sa nuque enflammée par des furoncles.

— Fais-le venir, ordonna Huy, espérant qu’il n’en faisait pas trop. Non ! Attends.

— Quoi ?

— Qui vient-on d’emporter ?

— Tu n’as pas ça dans tes registres, organisateur ? C’était Shérybin.

— Pourquoi y avait-il des gardes ? »

Huy se rappela ceux placés devant la salle d’audience. C’était moins remarquable ; toutefois, il était inhabituel de poster des gardes auprès d’un cadavre.

« À toi de me le dire.

— On l’emporte chez les embaumeurs ?

— Il est grand temps, opina l’homme. Ça faisait quatre jours qu’il était là.

— Il fallait pourvoir aux préparatifs.

— Je m’en doute. »

L’homme le dévisageait en grattant ses furoncles.

« Pourquoi restes-tu à béer ? Va chercher Néhésy ! » jeta Huy d’un ton sec.

Tout en attendant au soleil, il répéta dans son cœur ce qu’il allait dire. Il s’était peu préparé, car il souhaitait d’abord prendre la mesure du Grand Veneur et juger s’il fallait plutôt voir en lui un allié ou un ennemi.

À tort ou à raison, il aima l’allure du géant qui vint à sa rencontre. Néhésy était un grand loup, aussi solidement charpenté que lui et à peu près du même âge, mais presque deux fois plus grand, si bien qu’il portait mieux son poids. Il avait un regard franc et généreux, un nez et une bouche imposants, des grands traits qui le faisaient paraître encore plus impressionnant. Pour l’instant il considérait Huy avec une curiosité mêlée d’agacement. C’était un homme qui, manifestement, n’avait pas l’habitude de recevoir des ordres, et l’on voyait rien qu’à son expression qu’il avait son idée sur les fonctionnaires du palais, surtout de rang subalterne. Mais ne craignait-il pas pour son avenir, lui qui avait veillé aux préparatifs de la chasse fatale ?

Ils se saluèrent avec cérémonie.

« C’est à propos des chiens ? dit Néhésy.

— Oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Pouvons-nous parler à l’abri du soleil ?

— On supporte mal la chaleur, pas vrai ?

— Comment peux-tu dire ça à un habitant de la Terre Noire ? »

Néhésy parut décontenancé puis, à la surprise de Huy, il sourit.

« Viens. J’étais en train de leur donner à manger. J’ai toujours aimé le faire moi-même. D’ailleurs ils me connaissent ; ils n’accepteraient leur nourriture de personne d’autre. »

Il tourna les talons sans ajouter un mot et le conduisit vers l’abri en cèdre.

La haute toiture apportait de la fraîcheur et le vent qui soufflait constamment du nord renouvelait l’air à l’intérieur. Quatre chiens, des bêtes souples blanc et feu, aux oreilles soyeuses, au museau allongé et à la queue en panache, traversèrent le vaste enclos, coururent à la rambarde de bois et poussèrent des jappements plaintifs en voyant Néhésy. D’un grand seau en bois de sycomore posé près du portail, il tira plusieurs poignées de viande découpée en généreuses bouchées qu’il déposa dans une mangeoire de l’autre côté.

« De l’antilope, indiqua-t-il. C’est la viande la plus saine, et je ne leur donne que ça. Maintenant, dis-moi ce que tu veux en réalité. »

Huy prit son temps pour lui répondre.

« Je mène une enquête sur l’accident. Simple routine pour les archives du palais, mais je ne pouvais le dire à ton homme car c’est confidentiel.

— Même lui a pensé que c’était un peu tôt pour choisir les chiens qui participeront à la procession vers le tombeau. Et il n’est pas plus futé qu’un cheval. Que puis-je te dire que je n’aie dit déjà ? demanda-t-il en finissant de remplir la mangeoire.

— À qui as-tu fait ton rapport ?

— Tu ne le sais pas ?

— Dis-le-moi quand même.

— À Horemheb, répondit Néhésy après une hésitation.

— Pourquoi ?

— Tu sais où en sont les choses, dit-il, évitant son regard. Je ne voulais pas porter le blâme pour ce qui s’était passé.

— Et que s’est-il passé, au juste ?

— Tu n’as donc pas lu mon rapport ?

— Je recueille des informations pour le palais. Ceci est une enquête indépendante. Rien à voir avec Horemheb.

— Vraiment ? dit Néhésy, dont les yeux devinrent prudents. Je vois… Je ferais tout au monde pour aider notre malheureuse reine. »

Du moment que cela ne te coûte pas ta tête ! pensa Huy, qui continua néanmoins à sourire.

« Garde notre conversation pour toi et il n’y aura pas de problème. »

Néhésy acquiesça. Le géant savait aussi bien que n’importe qui qu’on ne s’en remet pas aux dieux protecteurs pour éviter un coup de poignard dans le dos.

« Nous nous sommes réveillés juste avant l’aube, commença-t-il. Le cuisinier avait attisé le feu et mis l’eau à bouillir pour le foul. À part lui, j’étais le premier debout. J’ai remarqué que la tente du roi était fermée et aussitôt que son char avait disparu. Alors, crois-moi, j’ai senti les griffes de Seth se refermer sur mon cœur. »

Il se tut, observa Huy. Les chiens avaient eu tôt fait de vider la mangeoire, mais comme il s’attardait près de leur enclos, ils restaient à proximité, le fixant de leurs yeux jaunes pleins d’espoir.

« J’ai couru à la tente de Shérybin et, bien entendu, lui aussi avait disparu. Puis le dernier garde de faction est venu m’aviser qu’un des traqueurs était revenu au campement une heure avant les autres, rapportant la présence de taureaux sauvages. Le roi s’était mis en route peu après, avec l’homme et Shérybin.

— Quelle a été ta réaction ?

— Au début, la fureur. C’est à moi, non à un conducteur de char, que les traqueurs doivent faire leur rapport. Mais je savais que le roi se serait lancé à la poursuite de n’importe quel gibier valable. La chasse avait été mauvaise, et des taureaux sauvages à cette époque de l’année, c’est un fait presque sans précédent.

« J’ai fait lever le camp. Nous avons éteint le feu et préparé les chars. Je n’ai laissé que deux hommes sur place pour garder les tentes. Le reste d’entre nous est parti à la recherche du roi.

— Faisait-il jour ?

— Le soleil allait poindre. Nous allions à fond de train, mais sans lancer d’appels. Si vraiment ils avaient trouvé des taureaux sauvages, nous ne voulions pas gâcher la chasse. Et enfin nous avons vu le char au loin. »

À ce souvenir, Néhésy s’interrompit en frissonnant.

« J’ai pensé : « C’en est fait de moi. « Mais en même temps, j’ai craint pour le roi, ajouta-t-il aussitôt en surprenant l’expression de Huy.

« Je ne m’explique pas comment cela a pu se produire, reprit-il. En plein désert ! Et avec Shérybin, un des meilleurs conducteurs de char que j’aie jamais connus… Une rêne a dû claquer, ou alors une autre pièce de l’attelage a rompu. Cela ne peut être que ça, car nous n’avons pas trouvé les chevaux très loin. Ils étaient affolés, mais sans une égratignure. Le pire, c’était le char. Il était d’un nouveau type, plus lourd et plus stable : il doit être arrivé quelque chose pour qu’il se renverse… Pauvre Shérybin… Si tu l’avais vu ! Sais-tu dans quel état nous l’avons trouvé ?

— Oui.

— Le roi gisait à faible distance, face contre terre et les bras en croix, comme s’il embrassait Geb.

— Comment est-il mort ?

— L’arrière de son crâne était fracassé. »

Huy resta silencieux, essayant de visualiser la scène. Mais les seules images que suscitait son cœur étaient celles du sable tourbillonnant en spirales dans un désert gris.

« Pas même les traqueurs n’ont pu trouver la trace du bétail qu’ils étaient censés suivre, dit Néhésy.

— Et celui qui les avait lancés sur la piste ? Est-il revenu ?

— Personne ne l’a jamais revu.

— Depuis combien de temps était-il avec toi ?

— Je ne sais pas, la moitié d’une année peut-être. Mais tu connais les gens des campagnes. En voyant l’accident, il a probablement pris peur et s’est enfui dans le désert. On peut y survivre indéfiniment si l’on sait s’y prendre. D’après moi, il s’est enrôlé sur un navire à destination du Pount. On a déjà entendu parler de gens assez terrorisés pour ça.

— Et Shérybin, tu le connaissais depuis longtemps ? »

Néhésy réfléchit.

« Au moins un an. En dépit de sa jeunesse, c’était un conducteur émérite. C’est pourquoi je le laissais mener l’attelage du roi.

— S’entendaient-ils bien ?

— Comme des frères. »

Les chiens, n’espérant désormais plus rien de leur maître, étaient retournés s’allonger contre la barrière de l’enclos. Deux avaient la tête posée sur leurs pattes. Les autres continuaient à les observer d’un œil attentif, entre deux bâillements.

« Où est le char, à présent ?

— Horemheb l’a gardé, dit Néhésy, qui parut surpris de cette question.

— Pas les chevaux, toutefois ?

— Non. Ils ont repris leur place aux écuries.

— Comment a-t-il accueilli ton rapport ?

— Il s’est montré satisfait, déclara Néhésy d’un ton de défi, comme si Huy devait se le tenir pour dit.

— Puis-je voir les chevaux ?

— Bien sûr. »

Ils sortirent du chenil et se retrouvèrent au grand soleil. Les coursiers étaient calmes, debout dans l’ombre rare que dispensaient les palmiers plantés à cet effet dans l’enclos. Néhésy ouvrit le portail et conduisit Huy vers eux. À l’odeur d’un inconnu, ils piaffèrent d’inquiétude et l’un d’eux coucha ses oreilles en arrière. Mais la présence de Néhésy les rassura.

« Lesquels conduisait-il ? voulut savoir Huy.

— Ces deux-là », répondit le veneur, caressant le col de deux bêtes vigoureuses placées côte à côte.

Citadin par nature et par inclination, Huy n’avait guère eu l’occasion d’approcher des chevaux, mais ils le fascinaient par leur exotisme et leur valeur. Il s’avança timidement et fut ravi de la douceur de ceux-ci, de la gentillesse avec laquelle ils réagissaient au contact de ses mains. Il examina attentivement les flancs et les cuisses frémissantes, où tressautait un muscle. Leur queue chassait sans répit les mouches bourdonnantes. Il n’y avait de marque sur aucun d’eux.

« Je ne connais rien à ces animaux, dit-il en se redressant, mais si le harnais avait claqué, si le char avait versé alors qu’ils étaient encore attelés, leur peau ne présenterait-elle pas de blessure, ou du moins une marque de brûlure ? »

Néhésy le dévisagea avec étonnement.

 

Beaucoup plus tard, fatigué, Huy était assis au soleil, se chauffant à ses rayons comme un lézard. Avec la même immobilité, il laissait son cœur passer en revue les événements de la journée.

Tous n’avaient pas été aussi gratifiants que sa rencontre avec Néhésy. Le veneur, le croyant en mission officielle, lui avait indiqué où trouver le char, mais sans préciser qu’il était sous séquestre. Des gardes, Huy apprit l’imminence d’une enquête judiciaire et, s’étant enquis de l’origine de cette décision, ne fut pas surpris d’entendre qu’elle provenait du bureau de Horemheb. En soi, cela n’était pas inhabituel ; cependant, il était plus décidé que jamais à examiner le char.

Comme il s’en doutait, il ne trouva pas le moyen de voir les corps. Tous deux subissaient les étapes initiales de l’embaumement, couverts des sels blancs de natron qui les dessécheraient, exprimant l’huile et l’eau qui dans la vie alimentaient l’homme mais qui dans la mort le corrompaient. La garde mézai disposée autour des écuries palatiales où le char était entreposé, de même que devant le bâtiment des embaumeurs, semblait plus importante que Huy ne l’eût jugé nécessaire, mais, sous Horemheb, la Terre Noire était devenue un lieu où la poigne des chefs se faisait sentir. Dans les quelques années du règne de Toutankhamon, l’ancien pouvoir du roi, qui bien qu’absolu restait lointain et bénin tel le soleil, avait été remplacé par une autorité doutant d’elle-même, d’essence moins divine ; une puissance qui avait besoin de s’affirmer par des déploiements de force, par l’instauration d’une menace tacite envers quiconque la mettrait en question. Si Akhenaton avait délivré les hommes, brisant les fers qui les tenaient asservis aux dieux, il avait ce faisant sacrifié leur innocence. En encourageant l’homme à penser par lui-même, il avait obligé les gouvernants à forger des chaînes encore plus lourdes pour contrôler leurs sujets. Un pessimiste aurait pu dire que seule la présence de Ay avait jugulé l’immense ambition de Horemheb ; mais peut-être l’ambition de Ay lui-même avait-elle franchi sa limite naturelle alors que, roturier de naissance, il voyait approcher la possibilité de monter sur le Trône d’Or.

Huy avait bavardé avec les gardes et les avait quittés en termes cordiaux, se ménageant la possibilité d’une nouvelle conversation après sa prochaine entrevue avec Ay. Mécontent de la difficulté de liaison entre eux, il attendait avec impatience la venue du messager. Mais Ay était, semblait-il, tout aussi impatient de renouer le contact car son agent arriva peu avant le crépuscule, attirant l’attention par ses airs furtifs comme ceux qui se trouvent précipités dans des activités clandestines dont ils n’ont pas l’expérience. C’était un petit homme de trente ans aux manières onctueuses, au ventre gras, aux épaules molles, qui arborait un bouc huilé et tressé. Ses yeux noirs avaient un regard méfiant et nerveux, et il passait constamment la langue sur sa lèvre inférieure pour l’humecter.

« Me guettais-tu ? demanda-t-il lorsque Huy lui ouvrit la porte.

— Oui.

— Pourquoi ? interrogea l’homme, redoublant de méfiance.

— Je t’attendais, expliqua Huy en haussant les épaules.

— Tu n’as vu personne me suivre ?

— Si quelqu’un te suivait, alors je ne l’ai pas vu. Mais il ne serait pas venu sur la place. Il serait resté à couvert dans une des rues adjacentes et t’aurait observé de sa cachette pour savoir dans quelle maison tu pénétrerais. »

Il contint son amusement en voyant l’homme se recroqueviller sur lui-même.

« Est-ce qu’ils t’épient toujours ?

— Qui ?

— Les Mézai ! dit l’homme avec un geste d’impatience.

— Ma foi, j’aurais cru que tu en saurais plus long que moi à ce sujet.

— Je travaille pour Ay, pas pour Horemheb ! répliqua l’homme, plus vertement qu’il n’en avait eu l’intention car, voyant l’expression de Huy, il se radoucit : C’est que, vois-tu, d’ordinaire ma tâche se borne à des devoirs domestiques. Je n’ai pas l’habitude de tout cela. Mon nom est Inény.

— Puissent le Soleil te réchauffer et le Fleuve te rafraîchir. »

Cette salutation dans les formes contenta Inény, qui se détendit.

« Ne t’inquiète pas, ajouta Huy. Il y a longtemps que les Mézai ne s’intéressent plus à moi. Je n’ai pas fait grand-chose qui puisse attirer leur attention, et je soupçonne qu’on ne me considère plus comme un danger pour l’État. J’imagine que Ay sait cela. Bien sûr, il me faudra être discret à présent.

— En effet. »

Huy apporta de la bière et du pain. Inény but à longs traits, avec gratitude.

« M’apportes-tu un message ? demanda Huy.

— Non. Ay m’envoie écouter ton rapport.

— Que croit-il que j’aie découvert, en si peu de temps ?

— Tu as une certaine réputation, semble-t-il, dit Inény non sans causticité.

— Il y a encore peu à dire, cependant je désire une nouvelle entrevue avec ton maître.

— Cela me paraît difficile. Il veut limiter au maximum les contacts directs avec toi. Par exemple, je suis venu directement de chez moi. Il m’a indiqué ce que je devais dire au cas où l’on m’arrêterait. Que je venais te consulter pour affaire personnelle.

— Voilà qui est fort astucieux. Néanmoins, j’ai besoin de le voir.

— Je transmettrai ta requête. Ne pourrais-je ?…

— Non. Il faut que je lui parle en privé. Dis-lui que, d’après ce que j’ai appris, il ne me sera pas possible d’exécuter ce travail s’il ne m’accorde pas toute sa coopération.

— Tu veux que je le lui répète en ces termes ? demanda Inény d’un air piteux.

— Précisément. N’aie crainte, Inény. C’est moi qui fais preuve d’insubordination, pas toi.

— Le messager porte le blâme de la nouvelle qu’il communique.

— Tout travail comporte des risques.

— Il n’y a vraiment rien que tu puisses me dire dès maintenant ? insista Inény en reprenant de la bière rouge.

— Non. »

Inény dut se contenter de cette réponse et partit peu après. Une fois débarrassé de l’émissaire, Huy sortit et, dans les rues sur lesquelles l’obscurité tombait, prit la direction du quartier du palais.

 

Le cœur de Néhésy commençait à envisager la possibilité que la mort du roi ne fût pas accidentelle, et il se montra empressé à se rendre utile.

« Mais tu dois être discret, l’avertit Huy. Pas un mot de tout cela à quiconque. Je travaille sous les ordres directs de la reine, et si mon enquête cessait d’être secrète, eh bien, inutile de te dire quelles en seraient les conséquences, pour nous et pour elle. »

Huy espérait que la menace suffirait à en imposer à ce paysan.

« Je veux découvrir ce qui s’est passé. Je ne ferai rien qui puisse compromettre ton enquête. »

Devant la dignité de Néhésy, Huy se sentit honteux de l’avoir traité comme un rustaud.

Ils partirent avant l’aube, comptant revenir peu après le point du jour afin que l’absence du Grand Veneur passât inaperçue. Toutefois, comme c’était le Dixième Jour – jour du repos –, il était peu probable que l’on s’en apercevrait. Les chevaux n’en souffriraient pas, car les palefreniers les nourriraient dès le matin. Quant aux chiens, comme Néhésy l’expliqua avec sollicitude, il ne leur donnait leur ration de viande qu’une fois par jour, dans l’après-midi.

Ils partirent seuls sur son char, un vieux modèle en bois d’acacia, aux essieux en sycomore plaqué de bronze et aux ferrures du même métal. Néhésy attela deux chevaux et libéra Pépi et Ypou du chenil. Les chiens s’élancèrent en glapissant de plaisir, tandis que leurs compagnons, tirés du sommeil, faisaient quelques pas avant de se recoucher. Néhésy leur frotta le museau et les caressa sous le menton.

« On ne remarquera pas leur absence ? s’inquiéta Huy.

— Par les grands dieux, je n’aimerais pas faire ton métier ! À quoi ça ressemble d’avoir à regarder continuellement par-dessus son épaule ? J’ai dit à mon épouse que j’emmenais un particulier à la chasse pour mon propre compte. En principe, cela ne se fait pas, mais c’est mon jour de repos et de temps en temps je laisse mon personnel agir de même. Cela fait un peu d’argent en plus, et nombre des fonctionnaires du palais sont de bons clients. Et puis, il y a autre chose.

— Quoi donc ? »

La grande face de loup s’épanouit en un généreux sourire.

« Je suppose que tu ne me croiras pas, mais ici, il n’y a pas d’espions. »

Le regrettant dans son cœur, Huy, en effet, ne le crut pas.

Le veneur poussa le char hors de l’enceinte. Les chiens les devançaient en folâtrant, revenaient vers eux pour s’élancer à nouveau, s’assurant qu’ils suivaient bien la direction voulue par leur maître, car même s’ils étaient la propriété du palais, ils étaient avant tout les chiens de Néhésy.

Dès qu’ils eurent quitté la cité, ils prirent de la vitesse. Néhésy montra à Huy comment caler son pied sous la sangle de cuir fixée au fond du char, afin de s’assurer un meilleur équilibre pendant qu’ils fonçaient sur le sable ferme en direction du sud. Les chiens, sûrs de la route à prendre, étaient hors de vue.

Peu habitué à cette forme de transport, Huy se campa fermement sur ses jambes et agrippa la poignée à l’avant, tâchant de fléchir les genoux pour amortir les cahots des roues sur les sillons de sable façonnés par le vent. La brise sur son visage, il regardait les chevaux s’élever et retomber, crinière au vent. Sous eux, le sol se brouillait, gris dans la clarté lunaire. Ils filèrent à une vitesse croissante, jusqu’à ce que Huy en eût le souffle coupé. Alors Néhésy tira sur les rênes en émettant un claquement de langue. Les chevaux ralentirent immédiatement et décrivirent un large demi-cercle avant de s’immobiliser là où les cendres d’un feu étaient encore visibles.

« C’est ici que nous avons campé, dit Néhésy. Tu peux voir les pierres que nous avons empilées pour maintenir les coins des tentes. »

Il indiqua de petits tumulus de pierres disposés à intervalles réguliers. Les pieux avaient sans doute été enfoncés dans les quatre entassements plus importants qui se trouvaient au centre.

« L’ouverture des tentes était orientée vers le nord ?

— Comme toujours, pour intercepter le vent.

— Si bien que personne n’aurait pu voir le roi s’éloigner, et le suivre ?

— Tous étaient ici, à part le roi, Shérybin et le traqueur, quand nous sommes partis sur leurs traces. »

Huy descendit du char. La lumière dure de la lune donnait aux tas de pierres un relief saisissant. Au centre du campement abandonné, le char semblait sorti d’un rêve. Les chevaux dressèrent la tête, sur le qui-vive, et les chiens apparurent à la lisière de l’obscurité, des éclairs argentés dans les yeux, retrouvant l’ardeur de leurs ancêtres sauvages. Un lézard fila sous un des tumulus et une masse de sable se souleva et retomba près du pied de Huy, tandis qu’au-dessous une petite créature fouissait plus profondément en percevant le danger.

« T’es-tu souvent installé à cet endroit ? demanda-t-il à Néhésy, la voix forte et rude dans le velours de la nuit.

— En saison, une ou deux fois par mois.

— Et tout aussi souvent, dernièrement ?

— Non, moins. »

C’était ce qui expliquait cette atmosphère désolée. À moins qu’il n’y eût ici un fantôme… Huy observa Néhésy, qu’aucune présence inconnue ne semblait émouvoir. Les animaux n’étaient pas nerveux. Peut-être était-ce le fait de se trouver en plein désert la nuit, à cette heure précédant l’aube où les légions de Seth étaient les plus puissantes, où la plupart des hommes mouraient et la plupart des hommes naissaient, où le roi sous terre préparait sa renaissance, concentrant en lui-même tout son pouvoir… Oui, peut-être n’était-ce que cela.

Mais cette sensation ne quitta pas Huy tandis qu’il remontait dans le char.

« Conduis-moi à l’endroit où tu l’as trouvé. »

Le veneur fit faire demi-tour à son attelage, et ils poussèrent vers le sud, à un rythme plus lent cette fois. Le soleil se levait sur un vide immense. Au loin à l’est, devant des collines basses, un groupe de palmiers indiquait la présence d’une petite oasis. Hormis cela, il n’y avait rien, mais les chevaux allaient l’amble comme sur une route.

Ils continuèrent pendant une heure avant que Néhésy ne fît halte.

« C’était ici », dit-il.

Huy regarda autour de lui. Pour autant qu’il pût en juger, rien n’indiquait que l’endroit où ils venaient de s’immobiliser fût différent de ceux qu’ils avaient traversés, ou vers lesquels ils auraient pu se diriger. L’idée germa dans son cœur que si on lui avait tendu un piège, il avait foncé dedans tête baissée. Avait-il trop facilement accordé sa confiance à Néhésy ? Si les années passées à exercer sa nouvelle profession lui avaient enseigné une chose, c’était de ne surtout pas se fier à ceux qui semblaient franco.

« Comment le sais-tu ? » demanda-t-il, observant les alentours sans quitter le char.

Contre son dos, dans la ceinture de son pagne sous son manteau, il sentait le manche en corne de son poignard. Quant à savoir s’il parviendrait à se défendre face à son compagnon, c’était une autre affaire.

« J’ai laissé un repère, expliqua Néhésy, qui sauta du véhicule et s’approcha d’un javelot enfoncé dans le sol. Le vent a effacé toutes les traces. D’ailleurs, il n’y en avait déjà plus aucune à notre arrivée, mais je voulais être sûr de retrouver l’endroit.

— Tu avais donc l’intention de revenir ?

— Je ne sais pas. J’ai pensé que cela pouvait être utile.

— Et tu as eu raison, approuva Huy, descendant à son tour. T’a-t-on vu laisser ce javelot ?

— Je ne m’en suis pas caché, mais il régnait une grande agitation. Nous étions tous saisis de panique. Les dieux avaient pris possession de nos cœurs.

— Où sont les armes du roi ?

— Au palais.

— Te rappelles-tu où gisait le corps ? »

Néhésy fit quelques pas et montra un endroit du doigt.

« Le char était ici. Les chevaux là-bas. À bonne distance : soixante ou soixante-dix pas. Shérybin était tombé par-dessus le char, le torse sectionné par une roue. Et le roi gisait là.

— Je vois. »

Huy retourna vers leur char et passa le pouce sur le pourtour plaqué de bronze d’une des roues.

« C’est trop épais pour taillader le corps d’un homme.

— Ce char est vieux. Les nouveaux sont beaucoup plus rapides, et les roues sont plus fines, en métal. À la saison sèche, sauf en surface, le sable est aussi dur qu’une route. Il n’y a pas de danger de s’enliser.

— Et la blessure du roi ?

— Je te l’ai dit. L’arrière du crâne était fracassé.

— Mais comment ?

— Je ne te suis pas.

— Qu’est-ce qui l’a fracassé ? Ce ne peut être un rocher, il n’y en a pas ici. »

Néhésy regarda autour d’eux et son visage s’éclaira.

« Alors, continua Huy, comment cela s’est-il passé ? Peut-il avoir heurté le char en étant projeté au-dehors, a-t-il été frappé par un sabot ?

— Par un sabot, c’est improbable. Si les chevaux étaient restés dans les brancards, le char n’aurait pas basculé en avant.

— Et s’il s’était cogné contre le char ?

— C’est possible, dit Néhésy qui pourtant restait sceptique.

— Pourquoi est-ce improbable ? Qu’y a-t-il ?

— Il aurait fallu qu’il heurte l’essieu… ou peut-être le moyeu d’une roue.

— Pourquoi cette restriction ?

— Parce que la carrosserie du char est en électrum. C’est un alliage très léger. Si la tête d’un homme, un tronçon de bois ou un bloc de pierre, bref, un objet dur le heurtait, il se cabosserait, se froisserait. »

Huy resta silencieux. Il fallait qu’il trouve un moyen de voir le char. Mais déjà les doutes se transformaient en certitudes.

Les chiens n’étaient plus que des points dans le désert, à deux cents pas de là, près de la pente douce d’une dune. Ils ne réagirent pas à l’appel de Néhésy.

« Allons-y, dit celui-ci. S’ils refusent de venir, c’est qu’ils ont découvert quelque chose. »

Ils reprirent le char et parcoururent la courte distance. Lorsqu’ils firent à nouveau halte, les chevaux secouèrent la tête, mal à l’aise.

L’odeur aurait été fétide si le sable n’avait accompli son effet dessiccatif. L’habituelle puanteur douceâtre qui emplissait la bouche et les narines tel un chiffon infect, enfonçant ses longs doigts dans la gorge et l’estomac, était remplacée par une forte odeur musquée. Les chiens n’avaient pas encore déterré grand-chose – cette viande-là était trop avariée pour qu’ils la mangent, et d’ailleurs ils étaient assez bien dressés pour voir que ce n’était pas de la nourriture qui leur était destinée. Au-dessus du sable se dressait un bras, poing fermé, sauf l’index pointé vers le ciel. Néhésy alla chercher la bêche en bois fixée au char, qui servait à dégager les roues lorsqu’elles s’étaient embourbées, et entreprit de déblayer le sable mou de la dune.

L’homme s’était momifié – peau desséchée, orbites creuses, bouche béante. Dans les cavités, des scarabées nettoyeurs s’activaient à leur ouvrage. On l’eût dit changé en statue alors qu’il nageait, le bras tendu vers l’arrière, diagonalement à l’épaule. Néhésy continuait de racler le sable tandis que les chiens l’observaient avec un intérêt à la fois détaché et intelligent. La chevelure du cadavre, sombre et ensablée, était une forêt grouillante. Le corps les fixait, pitoyable, de ses orbites aveugles.

Il y avait une terrible blessure sur la cage thoracique, près du cœur – le coup avait été assené d’en haut, sans doute à cheval. L’autre main était refermée sur un petit sac en lin. Huy le prit et l’ouvrit. Il contenait cinq qite[13].

« Une somme à laquelle il est difficile de résister, dit-il. C’est ton traqueur ?

— Oui. Mais pourquoi l’avoir laissé ici ?

— Ils n’ont probablement pas eu le temps de l’emporter. Comment auraient-ils fait ? Mieux valait un enterrement expéditif. Ce lieu est loin de tout. Nul n’aurait soupçonné qu’on reviendrait ici en l’espace de quelques jours, et avec des chiens.

— Mais pourquoi l’ont-ils tué ?

— C’est une autre question. Il se peut qu’il se soit ravisé et qu’il ait tenté d’avertir le roi. Peut-être ont-ils cédé à la panique. Ou peut-être n’avaient-ils jamais eu l’intention de lui laisser la vie sauve.

— Mais pourquoi abandonner l’argent ?

— Il avait mérité son salaire. S’ils l’avaient repris, son ka aurait envoyé un fantôme pour le récupérer. »

Néhésy hocha la tête.

Ils réensevelirent la dépouille, au plus profond, et Néhésy ficha la pelle de bois dans le tertre en guise de repère. Huy récita les quelques paroles protectrices du Livre des Morts dont il avait conservé le souvenir :

 

Je suis hier et je connais demain.

J’ai le pouvoir de naître une seconde fois…

Je m’élève tel un grand faucon sortant de l’œuf

Je m’envole tel un faucon au dos long de quatre pas…

Je suis le serpent, le fils de la terre, multipliant

Les années je me couche, et renais chaque jour.

Je suis le serpent, le fils de la terre, aux confins

De la terre. Je me couche et renais

Vigoureux, régénéré, rajeuni chaque jour…

Je suis le crocodile présidant sur la peur.

Je suis le dieu-crocodile à l’arrivée de l’âme parmi les ombres.

Je suis le dieu-crocodile venu pour la destruction.

 

Déjà le soleil se levait sur les collines lointaines. Ils remontèrent dans le char et retournèrent vers la cité.

La cité des morts
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